Faisant suite à un échange avec mon fils de 18 printemps -si sûr de lui- à propos de l’existence de Dieu à travers les visions de Baruch Spinoza et de Immanuel Kant, cela m’a donné l’idée d’avoir l’avis d’autres personnes. Autant je suis Rousseau, autant il est Voltaire. Autant je me retrouve dans Spinoza, notamment dans une forme d’animisme, autant lui se rapproche davantage de Kant sur certains aspects. La vision de Immanuel Kant sur Dieu est très différente de celle de Baruch Spinoza. Là où Spinoza dissout Dieu dans l’univers, Kant place une frontière immense entre ce que l’être humain peut connaître… et ce qu’il peut seulement penser. Pour Kant, le problème central est simple :
Peut-on prouver rationnellement l’existence de Dieu ? La réponse est scientifiquement non (à ma connaissance tout du moins). Selon lui, la raison humaine est incapable de démontrer : l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, ou même la liberté absolue. Pourquoi ?
Parce que notre esprit ne connaît jamais “les choses en elles-mêmes”. Il ne perçoit que le monde à travers ses propres filtres : le temps, l’espace, la causalité, les catégories mentales, il n’était pas question de physique quantique à l’époque… Autrement dit : nous ne voyons jamais directement la réalité ultime. Nous voyons une version du réel structurée par notre esprit. Kant distingue alors deux mondes : le phénomène : le monde tel qu’il apparaît à notre conscience et le noumène : la réalité profonde “en soi”, inaccessible directement. Dieu appartient au noumène. Donc Dieu échappe à la connaissance scientifique ou logique stricte. Kant critique ainsi les grandes “preuves” classiques de Dieu : La preuve cosmologique (“tout a une cause donc Dieu”), la preuve ontologique, la preuve par l’ordre du monde. Pour lui, elles dépassent illégitimement les limites de la raison humaine.
Mais là où Kant devient fascinant, c’est qu’il ne tombe pas dans l’athéisme pour autant. Il dit en substance : “Je ne peux pas savoir que Dieu existe. Mais la morale me conduit à postuler son existence.” C’est le cœur de sa pensée spirituelle. Dieu chez Kant n’est donc ni le Dieu fusionnel de Spinoza, ni totalement le Dieu religieux traditionnel. C’est davantage : une idée régulatrice, un horizon moral, une condition de possibilité du sens éthique. On pourrait presque dire : Spinoza cherche Dieu dans la structure de l’univers. Kant le cherche dans la profondeur de la conscience morale humaine. L’un regarde l’infini extérieur. L’autre écoute le tribunal intérieur. La vision de Baruch Spinoza sur Dieu est l’une des plus radicales et fascinantes de toute l’histoire de la philosophie. Elle a choqué son époque au point qu’il fut excommunié de sa communauté juive d’Amsterdam. Pourquoi ? Parce qu’il ne voyait pas Dieu comme un “être” séparé du monde. Pour lui, Dieu n’est pas un roi céleste assis quelque part dans l’univers. Dieu est… l’univers lui-même. Sa formule célèbre résume tout : « Deus sive Natura » (« Dieu, c’est-à-dire la Nature »). Attention : quand Spinoza parle de “Nature”, il ne parle pas seulement des arbres, des rivières ou des animaux. Il parle de la totalité du réel. Tout ce qui existe. Les galaxies, les lois physiques, les pensées humaines, les émotions, le temps, la matière… tout cela est une seule et même réalité infinie que nous appelons “Dieu”. Pour lui : Dieu n’a pas de forme humaine, Dieu ne juge pas, Dieu ne récompense ni ne punit (libre arbitre…), Dieu n’intervient pas dans le monde par miracles, Dieu n’a pas créé l’univers “de l’extérieur”.
Car il n’existe rien “en dehors” de Dieu. Le monde n’est donc pas une création séparée de son créateur. Le monde est une expression de Dieu. Comme une vague est une expression de l’océan, une pensée. L’être humain lui-même est une partie de cette immense substance unique. Nos pensées et notre corps sont deux façons différentes de percevoir une même réalité. Spinoza rejette aussi l’idée du libre arbitre absolu. Selon lui, nous croyons être libres simplement parce que nous ignorons les causes qui nous déterminent. Un peu comme une pierre lancée qui, si elle avait conscience, penserait voler librement alors qu’elle suit simplement les lois du mouvement. Nonobstant et paradoxalement, sa philosophie n’est pas fataliste. Au contraire. Pour Spinoza, la vraie liberté naît quand nous comprenons les causes qui nous traversent. Comprendre le réel, c’est devenir plus libre intérieurement. (« Connais-toi, toi-même »…). Et l’amour de Dieu chez lui n’est pas une soumission religieuse. C’est une forme d’émerveillement lucide devant l’ordre profond du réel. Il appelle cela : « l’amour intellectuel de Dieu », ce que d’aucuns(es) ont vécus ou vivent comme une illumination au sens littéral et non péjoratif. Pas une prière adressée au ciel, plutôt une conscience qui s’ouvre à l’infini.
Expérience partiellement vécue lors de certaines méditations profondes. C’est d’ailleurs cette vision qui a profondément influencé Albert Einstein. Quand on lui demandait s’il croyait en Dieu, il répondait souvent : « Je crois au Dieu de Spinoza. ». Autrement dit : non pas un Dieu personnel qui surveille les humains, plutôt une intelligence ou une harmonie inscrite dans la structure même de l’univers. Pythagore et Platon ne le contrediraient pas ! La pensée de Spinoza se situe donc à la frontière étrange entre : la philosophie, la spiritualité, le rationalisme (si si), et le mystique (pas mysticisme) sans religion. Une cathédrale construite avec de la logique pure.
Donc voici les questions que je me pose :
- Pour Arthur, mon fils, Immanuel Kant aurait été influencé par son époque et par les circonstances historiques dans lesquelles il vivait, ce qui l’aurait conduit à s’exprimer de cette manière sur Dieu et la raison. Qu’en penser vous ?
- Spinoza et Kant, malgré leurs divergences apparentes, ne partagent-ils pas certains points communs sur le fond ?
- Tous deux ne cherchent-ils pas, chacun à leur manière, à dépasser une vision naïve ou anthropomorphique de Dieu ?
- Peut-on voir chez Spinoza une forme de spiritualité rationnelle, et chez Kant une tentative de réconcilier la raison avec la dimension morale et spirituelle de l’existence ?
- Enfin, la raison humaine peut-elle réellement trancher une question aussi vaste que celle de l’existence de Dieu, ou atteint-elle ici ses propres limites ?
Merci pour vos retours…

