
Une fois* n’est pas coutume !
Ce matin, ma compagne de vie a eu une idée qui m’a intrigué** : pourquoi ne pas partager un fragment de notre discussion matinale ? Après tout, ces échanges, parfois anodins, renferment souvent des réflexions qui méritent d’être posées noir sur blanc.
Échanges, souvent nourris par nos lectures respectives, riches de réflexions. Et ce matin, son enthousiasme pour ce thème particulier m’a donné envie de m’y pencher davantage. (Après trois cafés , cela coule de source).
Alors, pourquoi pas ?
Toutefois, avant d’aller plus loin, il me faut poser le contexte. Nous lisons dès que nous avons un moment de libre.
À chacun(e) ses addictions, n’est-il pas !?
Ce matin, Valérie m’évoque un passage de l’ouvrage qu’elle lit actuellement, à savoir « Le vertige MeToo » de l’excellente journaliste et réalisatrice Caroline Fourest :
Valérie : « Tu sais, cela fait un moment déjà que je ressens un malaise face à toutes ces histoires d’ hommes, souvent célèbres, accusés d’avoir abusé des femmes. Je viens justement de lire un passage sur le premier homme à avoir été jeté en pâture dans la vague #balancetonporc. Le nom d’Éric Besson a effet été balancé sur le banc des accusés des réseaux sociaux pour avoir tenu des propos grossiers et graveleux à une femme, lors d’une soirée arrosée. Pas d’attouchements, pas de viols, mais des mots, certes peu élégants. Éric Besson devait-il être traité de la même manière qu’un prédateur sexuel pour autant ? Est-il judicieux de « balancer » des noms sur des réseaux sociaux comme on jetait des voleurs au même titre que des meurtriers sur la place publique pour se faire écorcher vif, comme cela se pratiquait dans une époque révolue ? Et si en plus, il y a des innocents dans le tas ? «
Xavier : « Je te suis sur la forme, mais pas sur le fond. Je sais que l’on me reproche souvent d’être trop rigide par rapport à certains principes… Pourtant, tu sais que j’aime illustrer mes idées avec des images, et celle de l’élastique me semble parlante. Je n’ai pas trouvé mieux pour expliquer mon point de vue sur les extrémismes, quels qu’ils soient. Imagine un élastique : on le tire dans un sens, de façon forte, presque jusqu’à la presque rupture. Lorsqu’on le relâche, il repart avec une force équivalente dans la direction opposée avant de retrouver un équilibre.
Prenons l’exemple du patriarcat, qui a dominé depuis des millénaires, succédant à des sociétés matriarcales comme celles de la Mésopotamie, par exemple. Ce patriarcat a réduit les femmes à un statut subalterne, de femme adulées, (si si) elles sont devenues des parias : il leur a refusé le droit d’avoir une âme, de voter, d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari… et je ne parle même pas des abus encore actuels dans certaines régions du monde. Pour sortir de cette doxa -de cette croyance enracinée qu’un homme a le droit ou s’arroge le droit de dire ou faire ce qu’il veut face à une femme – il faut un électrochoc. Certes, dans ce cas précis, il n’y a pas eu d’attouchements. Néanmoins, je suis convaincu qu’un mot grossier, à l’instar d’un geste déplacé, peut avoir des conséquences psychologiques presque identiques. Bien sûr, un viol est plus grave que des paroles (quoiqu’il ne faille pas sous-estimer le pouvoir destructeur des mots). Mais en instaurant des exemples forts, en condamnant des comportements inacceptables, on pourra – enfin – faire comprendre à certains hommes que le droit de cuissage n’a plus lieu d’être, et qu’il n’aurait, par ailleurs, jamais dû exister. »
Valérie : « Tu sais bien que je suis la 1ère à réagir et à condamner les injustices et abus millénaires faits aux femmes. D’ailleurs, je t’ai souvent exprimé cette colère sourde que je ressens ancestrale et liée à ce(t) (in)conscient collectif féminin. Elle me rend solidaire de toute cette douleur féminine. Oui, le mal fait aux femmes est profond et date de la nuit des temps. J’ai conscience que les mouvements féministes actuels sont salvateurs et libèrent notre parole et notre mémoire, enfin! Mais doit-on pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain? Tu sais bien que je n’aime pas les extrêmes. J’ai peur que cette colère féminine ne se transforme en tsunami dévastateur et que l’on détruise des innocents au passage. Doit-on juger un homme pour des propos graveleux au même titre qu’un prédateur sexuel auteur de chantages odieux et de viols? Est-ce une bonne idée de livrer le nom de quelqu’un sur les réseaux sociaux pour qu’il soit jugé comme dans un tribunal populaire, sans avoir sa version des faits ? »
Xavier : « Je suis d’accord avec toi sur la forme. Il est vrai que, pris au cas par cas, certains hommes peuvent être confrontés, ainsi que leurs proches, à une vindicte publique parfois injuste. Et c’est regrettable, je l’admets.
Cependant, comment faire comprendre que toutes ces agressions – qu’elles soient physiques ou verbales – ainsi que l’irrespect global des femmes ne sont tout simplement plus tolérables ? Combien de femmes devront encore mourir avant que cela ne devienne une évidence pour tous ?
Chaque dix minutes, une femme est tuée dans le monde à cause de féminicides. Selon les chiffres de l’ONU, en 2023, 85 000 femmes ont été tuées intentionnellement. Pire encore, le foyer reste l’endroit le plus dangereux pour elles : 60 % de ces femmes ont été tuées par leur conjoint ou d’autres membres de leur famille, selon un article du Monde.
Alors, oui, on peut poser la question : combien d’hommes sont accusés à tort d’agression sexuelle toutes les dix minutes ? Très peu, comparativement. Et même si cela arrive, est-ce réellement comparable ? Je ne le pense pas.
Je reste convaincu qu’en tout combat, il y a des dommages collatéraux. Et c’est peut-être le prix à payer pour que la gente masculine prenne enfin conscience de l’ampleur du problème.
Je sais que tu fais une distinction entre un viol et des mots graveleux – et c’est légitime. Mais il n’y a aucune comparaison à faire entre des accusations avérées d’agressions verbales et des féminicides : la gravité des faits, les conséquences, les vies brisées.
Désolé, tu sais que ce sujet me met hors de moi. »
Valérie : « A trop tirer sur l’élastique, on risque de le déchirer. Je m’inquiète de la tournure que prend le féminisme. Être féministe pour faire respecter nos droits, notre intégrité morale et physique, oui! Être féministe pour défendre notre droit à l’égalité de traitement sur le plan médical, professionnel, juridique, etc… Encore oui, cent fois oui! Mais pas en devenant extrémiste! Il est crucial de maintenir un équilibre et du bon sens. Quand j’entends que certaines jeunes filles postent sur les réseaux sociaux qu’elles préfèrent se retrouver seule face à un ours en pleine forêt plutôt qu’un homme, je suis perplexe. A l’heure actuelle, nos jeunes ont déjà de plus en plus de mal à faire des rencontres de qualité parce que tout se fait désormais à distance. Il y a beaucoup de confusions. Les moindres propos masculins sont analysés et passés au crible de la vague féministe extrême. On fait croire à nos jeunes filles que tous les hommes sont des prédateurs. Ce n’est pas le cas. Il y a des hommes biens, des hommes féministes aussi. Nous sommes en train de produire une génération de jeunes aseptisés qui n’oseront plus faire le moindre geste et prononcer la moindre parole envers l’autre sexe sans avoir peur d’interprétations et de tout ce qui peut en suivre. »
Xavier : « Je suis entièrement d’accord avec toi sur un point : le féminisme – comme d’autres idéologies ou mouvements – lorsqu’il est poussé à l’extrême, finit par desservir totalement la cause qu’il cherche à défendre.
Cependant, je maintiens mes propos sur la comparaison entre les accusations d’agression et les féminicides. Peut-être est-ce là un manque d’objectivité de ma part, perdu dans un idéalisme dont je ne parviens pas à me défaire. Mais à mes yeux, la gravité des faits et les conséquences humaines me semblent trop éloignées pour être mises sur le même plan. Peut-être ai-je tort, mais c’est ainsi que je ressens les choses. »
Valérie et Xavier
A suivre…
*Que voulez-vous, on est Belge ou on ne l’est pas…
**Une idée me vient soudain : pourquoi ne pas proposer à Valérie d’écrire ses propres posts ? J’aime beaucoup sa façon de partager ses avis sur ses lectures du moment. Son style et sa perspective apporteraient sans aucun doute une richesse supplémentaire à ce blog.
